Anomalies 13 septembre - 13 octobre 2007
Pourquoi avoir associé à l’une des figures les plus éminentes de l’art contemporain Cindy Sherman, deux artistes: l’une allemande, Gabrielle Strijewski, l’autre française, Rachel Laurent, encore très peu montrées, du moins à Paris ?
Précisément parce qu’il existe, entre ces œuvres, des résonances, des échos à distance, qu’il importe de savoir apprécier au-delà des réputations établies, des normes marchandes, des classifications convenues.
Un même sens des aberrations, des écarts, des extravagances visuelles, qui répond à un même défi lancé à l’image normative de la figure humaine, à son intégrité, à sa prétendue innocence ; à l’harmonie et à la mesure dont elle est créditée depuis la Renaissance.
Qu’il s’agisse d’engager le corps même de l’artiste dans une série paroxystique de métamorphoses, jusqu'à frôler la monstruosité (Cindy Sherman); d’imaginer des enfants dont le corps est aussi grand que celui de leurs parents, jusqu'à perturber tous nos repères perceptifs et symboliques (Gabrielle Strijewski); de mettre en scène des poupées gonflables avec des accessoires de handicapés, en traitant par la dérision tout aussi bien la vulgate pornographique que la moral compassionnelle (Rachel Laurent) – nous sommes aux antipodes, ici, de la bien-pensance.
Trois femmes, trois photographes, de trois nationalités différentes – mais réunies par un registre à la fois bouffon et dérangeant. Ce qui peut renvoyer à l’impression suscitée, selon Georges Bataille, par les « anomalies » qui viennent troubler l’ordre naturel : « une impression positive d’incongruité agressive, quelque peu comique, mais beaucoup plus génératrice de malaise. »
En somme, ce que Freud nommait Unheimlich – l’« inquiétante étrangeté ».
Cindy Sherman, née en 1954 dans le New-Jersey, a suivi des études d’art photographique à l’université de Buffalo. D’emblée remarquée dès la fin des années 70 par sa série Untitled Film Still, elle n’a cessé, depuis lors, de développer une œuvre étonnamment riche et variée, en constant développement, où elle apparaît comme metteur en scène d’elle-même, à travers des photographies où elle s’insère dans différents codes, dont elle joue (du cinéma de série B à la peinture classique , du gore et du trash à la photo de mode); où règne le simulacre, et où sa propre identité, soumise à d’incessantes métamorphoses, finit par s’évanouir.
Rachel Laurent, née en 1946, vit et travaille à Paris. Elle poursuit, depuis plus de vingt-cinq ans, une expérience artistique singulière, très peu montrée, jouant avec un humour décapant (et souvent dérangeant) sur les registres de la profanation, de la parodie, du paradoxe visuel. Certaines de ces œuvres ont pu être vues à Montbéliard (au centre d’Art et de Plaisanterie), à Paris (Galerie Hervé Loevenbruck), à Bordeaux (exposition Hommage à Pierre Molinier), à Paris et à Montréal (dans la section contemporaine de l’exposition consacrée à Walt Disney).
Gabrielle Strijewski, photographe allemande, a étudié la peinture et le graphisme à Hanovre et à Cologne. Elle vit et travaille à Francfort. Elle a exposé, notamment, dans différents musées et galeries à francfort, Paris, Hambourg, Tokyo, Seattle, Palerme, Wiestaden.
Ses photographies, pour l’essentiel, sont consacrées à des paysages urbains, qu’elle tire du côté de l’abstraction.
S’en détache la série dont sont extraites les trois photographies ici exposées.